Joseph FILEE raconte NEUVILLE …


Un siècle d’histoire anecdotique de la Neuville-en-Conroz de 1840 à 1940. (3)

Vue actuelle de la ferme. Photo R. BERTRAND

Passé la ferme, voici une série de maisons caractéristiques de la Neuville : elles sont en moëllons brun foncé, trouvés sur place ou dans la carrière près du Pont Madame (ça s’appelle du Burnontien ‑ moi, je veux bien !) avec une seule porte et des fenêtres encadrées de pierres de taille posées au ras de la façade.

Au numéro 9, remarquez une pierre armoriée empruntée au château, ce qui l’a sauvé de l’oubli. Puis un reste de date marquée par des ancrages en fer
«  .7.2« . Tout de suite à côté, une petite maison, jadis à colombages, c’est chez Marie; c’est, je crois, la plus ancienne maison datée : le manteau de la cheminée porte « Anno 1669« .(5)

La grosse maison suivante a hébergé l’échevin des travaux Monsieur JAMAR, qui fit réaliser l’élargissement et la rectification des chemins du Village et du Hock. Doit‑on lui en vouloir ? Et nous voici à « La Petite Barrière« . A ce carrefour, on percevait jadis un droit de péage (avec les frites, les Français nous ont pris ça aussi). C’était une taxe calculée par essieux ou par chevaux, et qui servait à entretenir les chemins communaux.(7).

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De cet endroit, on peut monter « Li poyowe rouwale » qui doit son nom aux semences des peupliers qui la bordent, lesquelles jonchent la rigole centrale. C’est dans cette rue qu’habite Joseph, notre casseur de pierres. On peut tout aussi bien aller vers le Hock ou monter en direction des « 7 Fawes« . Mais nous empruntons le Tige de la Haie.

A gauche, la dernière maison du village dans cette direction : c’est chez François, le fabricant de manches. Je prends plaisir à entrer dans son atelier, un ancien wagon à bestiaux de la SNCB; (vous savez bien, un « 18 chevaux, 54 hommes »), garé au bout du jardin, loin de la maison. Passé le lourd panneau de bois qui glisse sur un rail, je plonge jusqu’aux genoux dans les « cresses » blondes toutes « crollées » que cet artisan tire de sa panne, curieux outil à deux poignées. Il affine ainsi le bois de frêne qui devient manche de pelle, de bêche, de brosse, de râteau et, ce qui demande plus de travail, de pioche. En hiver, il chauffe son petit atelier à l’aide de ses copeaux dont il se sert aussi pour allumer sa pipe. En ce temps‑là, on ne perd rien et, c’est le cas de le dire, on fait feu de tout bois.(8).

Nous traversons alors, à gué, le ruisseau de la Neuville, qui prend sa source dans la campagne du « Fond d’Awi », du côté de Saint‑Séverin, passe derrière le château d’Ehein, traverse la grand’route au Pont des Vaches en les abreuvant au passage, et le voici qui longe la vieille briqueterie.(9).

De suite après, nous voici à la terre aux Quatre Bonniers (le bonnier, du gaulois « botena » qui signifie borne, vaut 2O verges grandes et mesure environ 88 de nos ares; bref, un peu moins qu’un hectare).(10).

Vous me suivez toujours ? Alors, passons l’autre ruisseau du village. Celui‑ci prend sa source quelque part dans le bois de la Haie des Moges (ou des Mohes, ou des Moxhes, je ne déciderai pas à la place des étymologistes), longe les prés de la « Grègne Trôkay », arrose le vivier Henrard, repaire des grenouilles, crapauds et autres batraciens dont les coassements nous annonçaient l’orage, puis le terrain dit « Aux Crasses » avant de rejoindre l’autre ruisseau, juste avant le pont de la route d’Esneux.(11).

« Les Crasses » ! De cela aussi il faut que je vous parle. C’est dans ce coin que la population peut venir déposer tout ce qui ne sert plus… Des crasses, quoi !

Cet endroit fréquenté par les « cliquotîs », je veux dire les chiffonniers, reçoit les quelques vieux fers, vieux cuivres, vieux zincs, vieilles cuisinières… (vous connaissez la chanson). Mais en fin de compte ce sont peu de choses car chez nous, à la campagne, on recycle ! Ainsi, comme chaque maison a son jardin, celui‑ci est engraissé avec le contenu de la fosse dite « d’aisance » que l’on vide un jour de pluie et de grand vent (parce que les voisins sont à l’intérieur et aussi parce que les odeurs sont plus rapidement dissipées), à l’aide d’un récipient cloué sur un manche ‑ chez moi, c’était un casque allemand échoué là après la guerre de 14, allez savoir comment. Mais de plus, on y enfouit le surplus du potager qui a été entassé sur le tas de fumier (on dit maintenant le compost) et je dis le surplus car les poules ont les déchets de cuisine, le cochon mange les épluchures de pommes de terre cuites avec des orties sur la « cabolette » du fournil, tandis que les lapins ont rasé l’herbe du verger pour le préparer à recevoir le linge que l’on mettra à blanchir… Parce qu’à l’époque, tondre une pelouse pour le plaisir des yeux, c’est du gaspillage de temps et d’argent !

A propos de ces lapins, il faut que je vous en conte une bien bonne, qui ne m’a pourtant pas fait rire au moment même. Eva, la « femme à journée » de maman, me charge, après l’école, alors que je dois faire mes devoirs, (c’est vrai, non ?) d’aller lui cueillir une manne de chicorées pour ses lapins, une vraie manne en osier, bien grande. Bref, en enfant obéissant, je vais dans le Bida et, rif‑rouf‑raf, la manne est pleine. J’étais assez content de moi. Mais quelle ne fut pas ma rage (contenue, bien sûr, car de plus, je suis poli, toutes les qualités quoi !! hem…!) de la voir s’appesantir sur ma belle récolte, et ainsi réduire de moitié le tas de chicorées des prés qui, je l’avoue, avaient été déposées précautionneusement pour en gonfler le volume.

Mais en fait d’élevage, ce n’est pas tout : ainsi, dans certaines maisons, il y a, en plus, une ou deux brebis, parfois des chèvres, que l’on retrouve le long des chemins, attachées à un piquet par une longue chaîne. J’ai parfois désentortillé une pauvre bête qui, à force de tourner sur elle‑même n’avait plus d’espace pour brouter. Mais méfiez‑vous de certaines « gades » : il y en a une de chez Marie, particulièrement vicieuse, qui trouve un malin plaisir à vous cogner le derrière de ses grandes cornes quand, en bon samaritain, vous vous penchez sur son pieu pour la libérer !

Vous pouvez également trouver dans quelques maisons, et pour les isoler du froid, une étable accollée face au Nord ou à l’Est où la ménagère s’occupe d’une, ou parfois de deux vaches et leur veau, pendant que le mari, journalier, saisonnier des campagnes en été, des bois en hiver, ou bien ouvrier d’usine, s’en va faire sa journée. Les cochons élevés dans ces maisons sont les meilleurs, car ils sont nourris au petit lait. D’autres enfin ont des pigeons qui leur coûtent plus que ce qu’ils rapportent (mais il faut bien un passe‑temps, lisez « Li vî bleu » de Walthéry), et si les fientes peuvent donner un fameux coup de fouet aux légumes, il faut être méfiant car cela peut aussi les brûler !

S

Mais où en étais‑je ? Je cause, je cause, et j’en oublie mon propos. Ah oui ! je disais donc, pour « les crasses« , tout compte fait, les déchets, nous en avions très peu. Ainsi, les vieux meubles, en bois, mais alors là, les tout, tout vieux, ben … on les brûle ! Et les vieux papiers, eux, ils servent à allumer le feu, à faire des emballages, des marmites suédoises (sorte de thermos); trempés à l’eau, malaxés, puis comprimés en boulettes, c’est un bon combustible; et enfin, découpés en carrés de plus ou moins 1O sur 1O cm, ça devient du « papier de cabinet » qu’on plante sur un crochet en fer attaché derrière la porte percée d’un coeur, ou déposés dans une vieille boîte à cigares qui traîne sur la planche. Et comme le plastique n’a pas encore été découvert (heureux temps!), faites le compte : que reste‑t‑il à porter « aux crasses »? Quelques vieilles boîtes à conserve ou à couleur, un tout vieux poêle vite récupéré par un « marchand de riquettes »; deux fois rien quoi !

A suivre…