Neupré sous l’Ancien régime

Publié le 17 février 2009, mis à jour le 30 juin 2009

Aperçu succinct des Institutions politiques, administratives, judiciaires et sociales de Neupré sous l’Ancien Régime


Les trois anciennes communes faisant partie de l’entité de Neupré depuis la fusion opérée en 1977 (Rotheux Rimière, Plainevaux et Neuville-en-Condroz) dépendent de nos jours d’un même pouvoir régional et central.

Il n’en a pas toujours été ainsi : avant la réunion de notre pays àla République française (1er octobre 1795), ces trois communes relevaient de deux souverainetés différentes : les Pays-Bas autrichiens d’une part et la Principauté de Liège d’autre part. La frontière entre ces deux Etats sépara jusqu’en 1795 les territoires actuellement englobés dans la commune de Neupré.

En 1795, les autorités françaises ont fait table rase des anciennes structures politiques - les Pays-Bas et la Principauté - pour leur substituer de nouvelles institutions calquées sur celles qui avaient été instaurées par la Révolution de 1789 : les départements dont le "département de l’Ourthe" (préfecture : Liège) préfigura la province de Liège née en 1815 sous le régime hollandais.

La refonte de la géographie administrative de nos régions n’a pas été la seule innovation du régime fondé en 1795 par le rattachement àla France : c’est l’ensemble des institutions de l’Ancien Régime - politiques, administratives, judiciaires et sociales - qui ont disparu ou ont été profondément remaniées. Nous voudrions rendre compte brièvement de la situation institutionnelle prévalant àNeupré avant les bouleversements révolutionnaires de 1795.

Nous commencerons par les Pays-Bas autrichiens dont dépendaient Rotheux et La Rimière, avant d’envisager dans une seconde partie la Principauté de Liège.

LES PAYS-BAS AUTRICHIENS

Les Pays-Bas formaient un ensemble de provinces - duchés de Brabant, de Limbourg et de Luxembourg, comtés de Namur, de Flandre et du Hainaut - réunies au fil du temps par la dynastie des Habsbourg.
A la fin de l’Ancien Régime, la souveraineté sur les Pays-Bas appartenait àla branche autrichienne des Habsbourg qui avait succédé en 1714 aux Habsbourg d’Espagne. Rotheux et La Rimière étaient inclus dans le duché de Limbourg qui possédait outre des territoires àVerviers, Eupen, Dalhem, Aubel, Herve ..., une enclave partiellement séparée du restant du duché par la Principauté. Cette enclave était constituée de 7 seigneuries dite "au-delàdes bois" : Esneux (dont dépendait Rotheux), La Rimière, Tavier, Villers-aux-Tours, La Chapelle, Baugnée et Sprimont.

A l’instar de ce qui se produisit dans une partie importante de l’Europe médiévale, ces seigneuries apparurent àla suite de la dislocation de l’empire carolingien et de l’affaiblissement des dynasties royales (IXe - XIIe siècles). Les pouvoirs dits "régaliens" (droit d’exercer la justice, de lever des impôts et une armée, d’ériger des fortifications et d’émettre une monnaie), détenus jusqu’alors par des monarques, passèrent aux mains de princes laïques ou ecclésiastiques (comtes, ducs, princes-évêques, princes-abbés) qui durent àleur tour en concéder des lambeaux plus ou moins importants àdes potentats locaux (chevaliers, châtelains, avoués ...), fondateurs de dynasties seigneuriales et comtales.

C’est ainsi qu’Esneux, territoire relevant du duché de Limbourg, avait été érigé en une seigneurie appartenant, au XIIe siècle, àla maison des Duras, puis àcelle des Walcourt. Au XIIIe siècle, Esneux passa sous la juridiction des Clermont, étroitement mêlés àla guerre des Awans et des Waroux, avant d’être acquis, au XIVe siècle, par la famille d’Argenteau qui se prévalut du titre de Comtes d’Esneux àpartir du XVe siècle.

Les pouvoirs dont disposaient àdes degrés divers les seigneurs ont été qualifiés de "Seigneurie banale", expression dérivée du latin "bannum", concept lié aux notions de coercition, de contrainte et de punition. Le ban s’exerce àla fois sur les individus et sur les pratiques commerciales dans les limites territoriales d’une seigneurie. A la différence des tracés administratifs contemporains, les juridictions médiévales ne possédaient pas de territoires homogènes, nettement séparés les uns des autres. Le ban de Sprimont, par exemple, exerçait sa juridiction sur des enclaves situées en territoire étranger (Bonsgnée, La Salle, Angoxhe). Inversement, les seigneurs d’Esneux jouissaient de certains droits banaux dans les villages situés sur des seigneuries avoisinantes.

Sous l’Ancien Régime, le duché de Limbourg forme avec les pays d’Outremeuse une des XVII Provinces dont la concentration s’est accomplie sous Charles-Quint en 1549.

Après la séparation des sept provinces protestantes du Nord en 1579, le duché de Limbourg et les pays d’Outremeuse continueront, bien qu’amoindris, àfaire partie des dix provinces catholiques du Sud qui constituent les Pays-Bas espagnols d’abord, autrichiens ensuite (1714-1794).

Sceau de la cour de justice d’Esneux (XIVe siècle).

Le duché de Limbourg comprend les villes et bourgs de Limbourg (la "capitale"), de Herve et d’Eupen, ainsi qu’un grand nombre de villages divisés en "bans" : Baelen (Limbourg, Baelen, Welkenraedt Henri-Chapelle, Eupen ...), Walhorn (Walhorn, Astenet, Eynatten, Kettenis, Raeren ...), Montzen (Montzen, Gemmenich, Kelmis, La Calamine, Moresnet, Teuven ...), Herve, qualifié de "quartier wallon" (Herve, Hodimont, Battice, Chaineux, Charneux, Clermont, Dison ...) et enfin les Neuf Seigneuries formant une enclave complètement séparée du restant du duché par les principautés de Liège et de Stavelot-Malmedy : les Deux Seigneuries d’en- deça des bois (Lontzen et Wodémont) et les Sept Seigneuries d’au-delàdes bois (Baugnée, La Chapelle, Esneux, La Rimière, Sprimont, Tavier et Villers-aux-Tours).

Au cours des siècles, les institutions des Pays-Bas et du duché de Limbourg ont fait l’objet de différentes réformes dont les dernières en date, impulsées par l’empereur Joseph II, seront àl’origine de la Révolution brabançonne (1789-1790)

Armes de Guillaume d’Argenteau XVIe siècle.

Ces institutions sont malgré tout marquées par une certaine permanence dont nous allons tâcher de tirer les traits essentiels. L’organisation politique et administrative des Pays-Bas repose sur le chef de l’Etat, le souverain des Pays-Bas qui est aussi, depuis Charles-Quint, empereur élu àla tête du Saint Empire romain germanique, roi d’Espagne, archiduc d’Autriche, ...
Accaparé par de multiples tâches, l’empereur ne peut séjourner constamment chez nous : il délègue ses pouvoirs àun gouverneur général ou àune gouvernante qui sont eux-mêmes représentés dans chacune des provinces des Pays-Bas par un gouverneur provincial assisté par un Conseil provincial. A la différence des autres provinces, le duché de Limbourg et les pays d’Outremeuse ne disposent pas d’un Conseil provincial qui leur soit propre : depuis le XIIIe siècle et surtout depuis la "Joyeuse entrée de 1356" [1] , le Limbourg et les pays d’Outremeuse sont étroitement unis au destin du duché de Brabant et dépendent du Conseil provincial brabançon.

Au niveau local, des baillis nommés par les seigneurs locaux (nous y reviendrons) ou des directeurs élus par les manants d’une seigneurie, assistés par un Conseil de régence, représentent le prince, tout en administrant les biens, obligations et droits de la communauté des habitants d’une seigneurie.

Sceau de Guillaume d’Esneux, Chevalier 1270.

C’est en 1695 qu’une ordonnance du roi Charles II d’Espagne autorisa la communauté d’Esneux àse choisir un directeur en lieu et place du bailli désigné par le comte d’Esneux, Guillaume-Ulrich d’Argenteau. Cette passation de pouvoir ne se fit pas sans heurts, puisque le premier directeur élu, le colonel de Marteau (+ 1701) soutint énergiquement les revendications et les récriminations adressées par les Esneutois àl’encontre de leur ancienne régence et des représentants du comte d’Esneux.

Les pouvoirs du chef de l’état

Sous l’Ancien Régime, les princes des Pays-Bas exercent des pouvoirs que l’on appelle "régaliens" (du latin "rex-regis), souverains ou plus traditionnellement "seigneuriaux".

Les seigneurs d’Esneux

La notion de "seigneurie", qu’il ne faut pas confondre avec la "noblesse" (état social héréditaire), recouvre en fait trois significations. Il y a la seigneurie personnelle qui est un droit de propriété et d’autorité plus ou moins total exercé sur une personne : esclaves qui tendent àdisparaître au Xe siècle seulement ; serfs, ces anciens esclaves casés et fort partiellement émancipés (ils restent "corvéables et taillables àmerci"), bien que le servage tende àdisparaître àpartir du XIV-XVe siècle ; domestiques, femmes, enfants,...

La seigneurie personnelle ne doit pas être confondue avec la seigneurie foncière, droit de propriété exercé sur des biens immobiliers cédés en censives àdes paysans, ou en fiefs àdes vassaux dont le seigneur attendait en retour un service armé.

C’est ainsi que Gilles de Duras, qui avait en 1192 cédé des terres de Rosière, de Strivay et de "Frefalise" àdes moines de l’abbaye de Signy [2] , accompagna en croisade son seigneur, le duc de Limbourg Waleran.

Un fief est cédé quasiment àperpétuité au vassal et àses héritiers àla condition que le vassal fasse relief de son fief devant une cour de justice féodale : les familles qui héritèrent ou acquirent au cours des siècles le territoire d’Esneux - les Duras, Walcourt, Clermont, Argenteau, Rahier - faisaient relief de leur fief devant la Haute Cour féodale de Limbourg qui veillait aux intérêts du véritable seigneur d’Esneux, les ducs de Limbourg jusqu’en 1288, les ducs de Brabant de 1288 à1430, les ducs de Bourgogne de 1430 à1482, les Habsbourg de 1482 à1794.

Pierre tombale de Jean d’Argenteau, Comte d’Esneux.

Remarquons qu’un vassal est en droit de concéder en arrière-fiefs certaines portions de son territoire àune personne qui devient un arrière-vassal des ducs de Limbourg et des souverains des Pays-Bas.

La cour féodale d’Esneux, qui représentait les intérêts du seigneur d’Esneux, enregistrait les reliefs et les transactions diverses auxquels donnaient lieu les arrière-fiefs de Monfort et d’Avister. C’est ainsi que se constituait la pyramide féodale qui reliait le suzerain àses arrières-vassaux.

Les droits seigneuriaux : la seigneurie foncière

Esneux, terre limbourgeoise sous l’Ancien Régime, apparaît pour la première fois dans un document daté de 814 sous la dénomination "Astenido". C’est àpartir de la fin du XIIe siècle qu’il est possible d’identifier les Seigneurs d’Esneux : Wery de Walcourt et son fils Thierry [3]. La famille d’Argenteau, qui acquiert la seigneurie d’Esneux au XIVe siècle, la conservera jusqu’àla fin de l’Ancien Régime.

Au Moyen Age, le terme "seigneurie" désigne àla fois les droits seigneuriaux et le territoire sur lequel ils s’exercent [4]. Ces droits sont àla fois réels (droits sur les choses) et personnels (droits sur les personnes). Ainsi la seigneurie foncière, également appelée domaine éminent est-elle un droit de propriété sur les biens immobiliers : l’usufruit, également appelé domaine utile, d’une partie de ces biens (tenure) peut-être cédé àdes tenanciers sous la forme de censives ou de fiefs. Les censives sont des tenures cédées àdes paysans contre le versement d’une redevance, le cens, payable en nature ou en monnaie ; les fiefs sont des tenures cédés àdes hommes d’arme dénommés vassaux contre l’accomplissement du service militaire (service d’ost). En qualité de vassaux des princes-évêques de Liège, pour leurs terres liégeoises et de vassaux du souverain des Pays-Bas, pour leur terre d’Esneux, les représentants successifs de la famille d’Argenteau serviront comme officiers dans les armées liégeoises et espagnoles ...

Sceau de la Cour de Justice d’Esneux.

A partir du XVIe siècle, les redevances et les services exigés par les seigneurs tendent àse dévaloriser et àtomber en désuétude.

La seigneurie foncière donne également le droit au seigneur d’instaurer une cour de justice censale ou féodale qui exerce sa juridiction sur les censives ou les fiefs dont le seigneur possède le domaine éminent. La seigneurie d’Esneux possède sous l’Ancien Régime une cour féodale dont les membres, nommés par le Seigneur, veillent àla sauvegarde des droits du propriétaire, jugent les litiges et enregistrent les actes de mutation. C’est devant la cour féodale que s’accomplit le relief, formalité imposée aux vassaux chaque fois que les fiefs changent de titulaire ou de propriétaire.

Les droits seigneuriaux : La seigneurie hautaine

La seigneurie hautaine s’exerce sur les biens, mais aussi et surtout sur les personnes : il s’agit essentiellement d’une série de droits réglementaires, fiscaux et judiciaires qui résultent du morcellement de la souveraineté impériale ou royale.

Au cours d’une période qui s’étend au Xe ou au XIIe siècle, les pouvoirs régaliens (du latin "rex-regis") sont transférés de gré ou de force àdes potentats locaux (princes-évêques, princes-abbés, ducs, comtes, châtelains) qui vont les posséder et les exercer en tout ou en partie : droit d’élever des fortifications, droits fiscaux (taille, tonlieu sur les marchandises), corvées collectives, réquisitions, service militaire, droits de justice, banalités (moulin, brasserie, four) ... Le renforcement de l’autorité centrale et le mouvement communal (coutumes, franchises) auront tendance àpartir du XIIe - XIIIe siècle àlimiter la seigneurie hautaine, sans l’abolir pour autant.

A Esneux, le seigneur possède le monopole des cours d’eau et de leur utilisation :

  • droit d’alluvion,
  • droit d’épave,
  • droit de winage sur les marchandises transportées par eau,
  • droit de pêche concédé àdes particuliers moyennant une redevance,
  • droit de faire tourner les roues hydrauliques concédé àdes exploitants privés (meuniers, maîtres de forge).

A la condition de respecter les droits d’usage fixés par la coutume au bénéfice des manants (glanage, pâturage, essartage ...) le seigneur dispose des territoires de la seigneurie qui n’appartiennent àpersonne : forêts (droits de chasse et de flasche), mines et carrières (droit de terrage).

La cour de justice scabinale, composée d’un mayeur, d’échevins et d’un bailli, est nommée par le seigneur d’Esneux : elle est compétente dans le domaine des litiges relatifs aux biens mobiliers et dans le domaine des délits et des crimes. Les affaires sont jugées aux plaids (audiences) généraux qui ont lieu trois fois sur par an. Les amendes sont payées au profit du seigneur et de la cour scabinale. La Haute Cour de justice de Limbourg fait office de juridiction d’appel de la cour d’Esneux. Comme juridiction gracieuse, elle enregistre les actes : prêts, contrats, testaments ... Enfin la cour scabinale fixe le prix de vente de la bière, vérifie les poids et mesures et sert de cour d’appel aux cours de justice des seigneuries voisines : Tavier, La Chapelle, Baugnée, La Rimière, Villers-aux-Tours, Sprimont.

L’administration des biens communaux

Sceau échevinal de la Cour de La Chapelle.

L’administration des biens, des obligations et des droits de la communauté des habitants de la Seigneurie d’Esneux est confiée àun bailli ou àun directeur, assisté par un Conseil de régence, élu chaque année au plaid général (cf. infra) qui a lieu le lendemain de la Saint-Jean (25 juin). Seuls les chefs de famille et les veuves, constitués en escadres réunissant les manants d’un même quartier d’Esneux, ont le droit de vote.

En 1707, àl’instar de ce qui se produit ailleurs àla même époque, une ordonnance royale réduit le nombre de votants àceux qui paient dix florins de taille (impôt foncier direct de répartition). Ce régime électoral "censitaire", qui tend àréserver l’accès des assemblées aux habitants les plus aisés, se généralise au XVIIIe siècle dans les Pays-Bas et en Principauté de Liège [5].

Avant la réunion de nos territoires àla République française (1795), les communes de Rotheux Rimière, Plainevaux et Neuville-en-Condroz relevaient de deux souverainetés différentes : les Pays-Bas autrichiens et la Principauté de Liège.

Nous avons jusqu’ici évoqué les cas de Rotheux et de la Rimière qui dépendaient de la couronne autrichienne ; nous allons traiter désormais de Plainevaux et de Neuville-en-Condroz qui étaient intégrés àla Principauté de Liège.

LA PRINCIPAUTE DE LIEGE ET LE SAINT EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE

Assassinat de Saint LAMBERT Dessin du XIe siècle.

L’empire fondé par Charlemagne (800) n’avait guère survécu àson fondateur décédé en 814. Dès 843, ses petits-fils se partageaient cet empire en trois parts dont deux allaient survivre : la Francia occidentalis allait donner naissance au royaume de France dirigé par les Capétiens (fin du Xe siècle) ; la Francia orientalis engendrait en 962 le Saint Empire romain germanique dont faisait partie le Pays de Liège. L’union de Liège et de la Germanie ne prendra fin qu’en 1795, avec la réunion de nos contrées àla République française.

Le Pays de Liège doit ses structures essentielles àdes périodes distinctes de son histoire : àla période gallo-romaine, il doit de nombreux sites d’exploitation agricole ( villae ) et la fondation de son diocèse dont les limites coïncidaient avec celles de l’ancienne cité de Tongres ; àla période mérovingienne, il doit la fondation du lieu de culte de saint Lambert tué vers 700-705 àla suite des conflits sanglants opposant les clans de l’aristocratie franque ; àla période carolingienne, il doit le transfert du siège épiscopal de Maastricht àLiège (fin du VIIIe siècle) ; enfin, àla période ottonienne, Liège doit la fondation de la Principauté de Liège lorsque l’empereur Otton III donne en 985 le comté de Huy àl’évêque Notger.

A la faveur du déclin de l’autorité impériale aux XIIe et XIIIe siècles, les princes laïques et ecclésiastiques, vassaux de l’empereur, vont progressivement acquérir une large autonomie. Corrélativement, nos régions vont s’ouvrir àl’influence grandissante de la France. C’est en 1202, sous l’épiscopat du prince-évêque d’origine française Hugues de Pierrepont, que des moines venus de l’abbaye cistercienne de Signy, dans les Ardennes françaises, vont fonder l’abbaye du Val-Saint-Lambert. Cette institution, implantée àla lisière de nos communes, va marquer en profondeur nos régions frontalières.

Courants de réformes monastiques et sens des poussées civilisatrices.

Sous l’Ancien Régime, les villages de Plainevaux et de Neuville-en-Condroz sont inclus dans la principauté de Liège. Nous allons nous pencher dans un premier temps sur la situation institutionnelle de Plainevaux qui présente certaines particularités juridiques liées àla fondation de l’abbaye cistercienne du Val-Saint-Lambert. Cette dernière restera d’ailleurs propriétaire du territoire de Plainevaux-Strivay durant plusieurs siècles.

Au milieu du XIIe siècle, Plainevaux est une dépendance de la Seigneurie d’Esneux qui est elle-même un fief concédé par les ducs de Limbourg àla famille comtale des Duras [6] - Montaigu - Clermont. Ce lignage, issu des comtes de Looz et de Luihgau, a connu son "heure de gloire" au XIIe siècle lorsqu’il prend une part active aux nombreux conflits opposant le duché de Brabant, le duché de Limbourg [7], la principauté de Liège et le comté de Looz pour le contrôle de la région de Saint-Trond et de Léau [8]. A la fin du XIIe siècle, cependant, les comtes de Duras sont sur leur déclin : Gilles de Duras est atteint par la lèpre, vers 1185, et ses deux frères, Conon et Pierre, meurent sans postérité. Leur soeur épouse Wéry III de Walcourt qui hérite des seigneuries de Clermont et d’Esneux. Nous avons déjàvu précédemment qu’Esneux passera àla famille d’Argenteau au XIVe siècle : Plainevaux et Strivay, inclus àl’origine dans la seigneurie d’Esneux, vont connaître un destin différent de cette localité en raison de la pénétration de l’ordre cistercien dans nos régions.

L’ordre monastique cistercien s’est développé àpartir de l’abbaye de Cîteaux fondée en 1098 par Robert de Molesmes désireux de restaurer la règle de saint Benoît de Nursie (v. 480-547). Il s’agit de rétablir l’équilibre entre le travail manuel, l’office divin et la lecture qui avait été rompu par la réforme clunisienne (Xe siècle) : "L’enseignement et le ministère paroissial seront interdits, le cérémonial monastique simplifié, la lecture de la Bible, des Pères et des vies de saints considérée comme suffisante pour l’édification du moine. Une grande austérité caractérisera les églises et les vêtements..."  [9] . Saint Bernard (1090-1153), abbé de Clervaux et prédicateur de la IIe croisade (1146), sera la personnalité la plus marquante de cet ordre qui comptera plus de 500 abbayes réparties en Europe. L’ascétisme radical qui caractérise les débuts du mouvement de réforme cistercien sera abandonné dès le début du XIIe siècle. Les abbayes qui s’installent dans nos régions au début du XIIIe siècle [10], ne connaîtront donc par l’organisation cistercienne primitive, mais elles conserveront néanmoins l’habitude de s’installer dans des lieux relativement isolés : Awirs (1207), Robermont (1215), Val-Dieu (1215), Val-Benoît (1231), Vivegnis (1238) ... pour ne citer que des fondations du diocèse de Liège.

La formation du domaine de l’abbaye du Val-Saint-Lambert, ne fait pas exception àcette règle : en 1202, le prince-évêque Hugues de Pierrepont (1200-1229) cède àdes moines issus de l’abbaye cistercienne de Signy (Ardennes françaises) un alleu [11] de trente-deux bonniers de terre et de bois appelé "Champ des Maures" situé au Val-Saint-Lambert et tout le territoire appelé "Champ de Bure". Nous savons par ailleurs que cette donation n’était pas la première dont bénéficièrent les moines de Signy dans notre région. Dès 1188, le comte Gilles de Duras, que nous avons déjàcité, avait offert àl’abbaye de Signy la terre de Strivay et l’ "île" de Rosière afin d’y fonder un nouveau monastère. La petite communauté de moines cisterciens s’était installée sur les bords de l’Ourthe vers 1195, mais elle ne semble pas s’y être plu, malgré l’intervention du duc Henri III de Limbourg qui proposait en 1196 de compléter la donation de Gilles de Duras par sa terre de Han, située en face de Rosière, sur la rive droite de l’Ourthe.


Plan panoramique de l’abbaye du Val Saint- Lambert.
Reconstitution de feu L. Ledru.

En 1197, les moines cisterciens décident néanmoins de retourner àSigny. Il faudra attendre l’offre plus alléchante du prince-évêque Hugues de Pierrepont pour convaincre les Cisterciens de Signy de revenir dans notre région et de s’implanter définitivement au Val-Saint-Lambert.

L’abbaye du Val conservera pendant une partie de l’Ancien Régime le territoire cédé en 1191 par Gilles de Duras : le "Sart" de Strivay délimité àl’ouest par le ruisseau qui prend sa source àla fontaine de "Pirgotte" àRotheux et rejoint le ruisseau de "Martin" à"Houte-si-plou" ; au sud, par le ruisseau de Martin, jusqu’àson confluent avec l’Ourthe ; àl’est, par l’Ourthe jusqu’au lieu dit "Fréfalise" ; au nord, par le bois de la Vecquée. Nous verrons que le statut de ce vieux terroir [12] reflétait l’imbroglio juridique caractéristique des institutions, des niveaux et des espaces de pouvoir au Moyen Age et sous l’Ancien Régime.

Nous avons précédemment évoqué les conséquences de l’implantation de l’ordre cistercien dans nos régions àla fin du XIIe siècle : les moines, qui allaient fonder en 1202 l’abbaye du Val-Saint-Lambert, avaient reçu les terres de Plainevaux et de Strivay du comte Gilles de Duras, seigneur d’Esneux.

Il s’agit de la première étape d’un parcours qui conduisit les Cisterciens às’écarter de l’austérité initiale de leur ordre. Grâce àdes dons, des legs des achats ou des échanges, le chapitre abbatial avait acquis des terres, des bois, des moulins des fermes ; des dîmes [13], des droits d’usage [14], des cens, des rentes et des exemptions de tonlieu dans des localités proches ou éloignées de l’abbaye du Val : la ferme des Moges, Nandrin, Ehein, Seron, Ans, Hollogne-aux-Pierres, Herstal, Ans, Bailleur, Beaufays, Harre, Hotton, Dinant, Maastricht ...

En 1356, les revenus annuels du domaine de l’abbaye sont estimés à843 muids d’épeautre [15]. L’exploitation de ce domaine est confiée àdes "frères convers" et àdes laïcs, ouvriers salariés ou serfs, placés sous la direction de l’abbé du Val-Saint-Lambert.


Vue de la nouvelle abbaye (1751-1765)

L’institution cistercienne fondera également sa prospérité sur "l’industrie", en l’occurrence sur l’exploitation houillère dont la première mention écrite date de la fin du XIIe siècle pour la région liégeoise. A ces propriétés foncières et immobilières, l’abbaye du Val ajoutera dans le courant du XIIIe siècle des seigneuries : les seigneuries d’Ivoz et de Ramioul, auxquelles il faut ajouter le droit de "haute justice" àPlainevaux acquis en 1285, dont nous traiterons plus loin.

La période de prospérité de l’abbaye cistercienne se termine àla fin du XIIIe siècle en raison de facteurs externes et internes àl’ordre cistercien : troubles politiques et sociaux de la Principauté de Liège, fiscalité pontificale croissante, mauvaise gestion, endettement, déclin des dons de la population hostile àl’enrichissement des moines, engouement pour de nouveaux ordres, ...

L’abbaye du Val sera amenée àaliéner ses propriétés : la seigneurie de Ramioul est cédée àla collégiale Saint-Paul ; la seigneurie de Plainevaux est engagée en 1316 àJacques de Tongres. Il est intéressant de noter àce sujet que cette cession concerne probablement l’ensemble des droits de l’abbaye : droit de propriété et droit de "basse justice" et "haute justice". Alors que la "basse justice" (cours censales, cours des tenants) s’occupe des relations entre propriétaires et tenanciers, la "haute justice", composée d’un mayeur et d’échevins, traite les litiges relatifs aux contrats et aux héritages et poursuit les délits et les crimes (le "sang et le larron" : rapt, incendie, vol, homicide). C’est donc la totalité de la seigneurie de Plainevaux qui passe dans les mains de Jacques de Tongres en 1316. En 1649, Albert de Neufforge, seigneur de Plainevaux et lointain héritier de Jacques de Tongres, revendra la seigneurie de Plainevaux àl’abbaye du Val-Saint-Lambert qui la conservera jusqu’àla fin de l’Ancien Régime.

Il est également intéressant de noter que la cession des droits de propriété et de justice de l’abbaye àJacques de Tongres n’implique pas de rupture avec la Principauté de Liège : le nouveau seigneur de Plainevaux est toujours sous la "souveraineté" du prince-évêque de Liège et de ses cours de justice installées àLiège.

Un événement témoigne de cette continuité institutionnelle : en 1316, Jacques de Tongres décide de devenir le vassal du duc de Brabant Jean III : la seigneurie de Plainevaux devient donc un fief du duché de Brabant, au XIVe siècle, et des Pays-Bas, au XVe siècle, après l’unification réalisée par les Bourguignons et les Habsbourg. L’inféodation de la seigneurie de Plainevaux ne concerne pas cependant les droits de justice et les droits de souveraineté : cela signifie que le prince-évêque reste le souverain du seigneur de Plainevaux, même si ce dernier s’est déclaré le vassal du duc de Brabant. Le territoire de Plainevaux et Strivay continuera jusqu’àla fin de l’Ancien Régime àprésenter cette double appartenance institutionnelle : liégeoise et brabançonne.

Par Marc LORNEAU, 1993


[1La "Joyeuse entrée" est une charte de privilèges "constitutionnels" accordés aux habitants du Brabant et du Limbourg. Elle reconnaît l’indivisibilité du pays Brabant-Limbourg, l’obligation pour le prince de ne conclure d’alliance, de n’entreprendre de guerre, ... qu’avec le consentement de ses sujets : cette charte correspond àla célèbre Paix de Fexhe de 1316 qui fait office de "constitution" de la Principauté de liège sous l’Ancien Régime.

[2Les moines de Signy appartenaient àl’ordre des Cisterciens, qui avait été fondé en 1098 àCîteaux et avait essaimé dans toute la France avant de gagner nos régions. Le site de Rosière se révéla cependant incommode et les moines décidèrent finalement de s’établir en 1202 au Val-Saint-Lambert, sur une terre concédée par le prince-évêque Huges de Pierrepont (1200-1229).

[3Wery de Walcourt et son fils Thierry consentent en 1192 àla cession de Rosière, Plainevaux et Strivay àdes moines originaires de Signy. Ceux-ci fonderont l’abbaye cistercienne du Val-Saint-Lambert en 1202.

[4G. HANSOTTE, op.cit., p.107.

[5G. HANSOTTE, Les institutions politiques et judiciaires de la Principauté de Liége aux Temps modernes, S.l. Crédit Communal, 1986 ;(Collection Histoire, n°73), 1987,p.236-237.

[6Duras : commune du Limbourg située près de Saint-Trond.

[7Le duché de Limbourg sera absorbé par le Duché de Brabant en 1288.

[8Le comté de Looz sera absorbé par la Principauté de Liège en 1366.

[9VAN DERVEEGHDE, Denise, Le domaine du Val-Saint-Lambert de 1202 à1387. Contribution àl’histoire rurale et industrielle du pays de Liège, Paris, Les Belles Lettres, 1955, p. 20.

[10A l’exception de Villers-la-Ville (1146) et de Herkenrode (1182).

[11indépendante de tout seigneur, àla différence des fiefs et des censives.

[12La terre de Plainevaux-Strivay a été cultivée depuis la préhistoire (néolithique).

[13Dîmes : du latin "decima"= dixième de la récolte. On distingue la grosse dîme perçue sur les grains (orge, seigle, épeautre, avoine) de la menue dîme perçue sur le foin, le bétail et la volaille.

[14Droits d’usage : droit de vaine pâture du bétail et droit d’afforçage (récolte du bois de chauffage et de construction).

[15A titre de comparaison, les revenus de la collégiale Saint-Paul s’élèvent à3547 muids.

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