LI TWARLI - LI MAR’HA : le charron et le forgeron

Publié le 28 octobre 2010

feu Renaud BERTRAND


Avec quel plaisir, j’allais àl’école, il y a bien soixante ans, non pas que je fus un bon élève, loin de là, mais parce que le trajet du retour de l’école àBellaire abondait en distractions diverses.
Je multipliais les stations, je les prolongeais et je profitais pleinement :
- des histoires d’Armand, le cordonnier ;
- de la force de Camille, le forgeron ;
- de l’habileté d’Ernest, le boulanger ;
- de la bonhomie de François, le vieux charron ;
- de la minutie de Joseph, le menuisier (ébéniste) ;
- des moqueries d’Auguste, le plafonneur ;
- de la fermeté du vieux Melchior, le fermier qui, en face de chez moi, régentait tout, hommes et bêtes d’une main de fer mais où il faisait bon vivre, car plus d’une fois, j’y suis resté àla veillée et même la nuit.

Oserais-je avouer que je m’arrêtais chez Joseph et ses 4 fils pour offrir mes services dévoués, mais non désintéressés, lors du soutirage du vin.

Oui, tous ces bons artisans étaient mes amis et m’accueillaient, toujours, avec chaleur.

Je vous conterai mes observations, telles que le jeune garçon les ressentait, d’autres narrateurs, mieux informés que moi, vous expliqueront ces métiers plus scientifiquement, ils compléteront avantageusement les souvenirs d’un petit Gavroche.

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L’atelier

Françwès, li twarli (François, le charron)

C’était un tout petit atelier, mais quelle diversité d’outils et d’instruments se côtoyaient chez nos "vi twarli". François avait un air très bourru mais expliquait avec patience ce qui m’intéressait.

Les différents bois me fascinaient, chêne et hêtre que je connaissais, parfois Jules, le fils de François, me montrait de l’orme, de l’érable et du frêne, qu’il appréciait particulièrement.

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La maison du charron rue Bellaire

Rue Bellaire, au premier plan àdroite la maison du charron.

Les outils du menuisier tels que bancs, scies, rabots, vilebrequins, gouges avoisinaient les spécifiques au métier : la châsse, gros marteau ; le bec d’âne ou bédane, un burin étroit ; la plane, lame tranchante avec 2 poignées ; surtout, mon préféré, li gade ou chèvre, chevalet sur lequel Jules et François déposaient les pièces de bois déjàmontées.

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Berwètes (J Haust)

Un matin, je vis sortir un tombereau entier, beau, fort, c’était une caisse montée sur deux puissantes roues, on pouvait la décharger en la culbutant vers l’arrière, j’étais arrêté d’étonnement et François s’écria : "èt bin, m’fi, èsse-t-i bin m’clitchèt ?" oh oui, répondis-je.
Je croyais que vous ne fabriquiez que des roues. "Et les bèrwètes vos lès rouvi ? C’est vrai, pourtant elles m’étaient très familières .

Je connaissais "li bèrwète àhayons" pour le transport des fagots, du foin, de la paille... et "li bèrwète àplantches" pour le reste.

Travail de la roue

La première opération était le façonnage "del tchame" pièce de bois, découpée en légère courbe dans un bloc droit, elle se terminait d’un côté par un tenon en saillie et de l’autre par une mortaise qui s’ajusteraient àla perfection lors du montage de la roue.

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Façonnage "del Tchame"

Façonnage "del tchame"

Ce morceau devra être multiplié par 7 pour former la jante de la roue, j’ai bien dit 7 fois car j’ai passé mon temps àvérifier des roues de différentes grandeurs toujours 7 "tchames" et 14 "rès" (rayons) mais Jules qui m’avait observé me fit remarquer que pour les tonneaux dont les roues sont plus larges n’avaient que 10 ou 12 rayons. Ce qui est certain ce sont 2 rais par morceau de bois, si je me souviens bien un rai au premier tiers, un autre au deuxième tiers.

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Hore

Lorsque la roue n’était pas encore assemblée, je comparais les rayons àune énorme araignée à14 pattes, rigides mais bien vivante autour de son gros corps appelé moyeu.

D’après Jean HAUST "po stoker’ne rowe, on hor’leye les tchames avou l’hore" (pour monter une roue, il faut entrer les rais dans les mortaises des jantes avec un quillier ou grande tarière de charron appelée hore, qui a déjàservi pour forer le moyeu).

Enfin la roue est montée, mais il faudra encore la cercler de fer et pour cela François et Jules la confieront àCamille, le forgeron.

Li mar’ha ou le forgeron

Suivons la roue chez notre forgeron et maréchal-ferrant. Tout ce que Jeanine vous a expliqué sur M. Beaujean (Le cahier de Jadis nï‚°2), peut s’appliquer àCamille BOUILLON.

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La maison du forgeron rue des 2 églises
Dessin Renaud Bertrand

C’était un homme fort et puissant, il portait des bleus de travail et était protégé par un épais tablier de cuir.

De son bras puissant, il faisait bondir son marteau sur l’enclume avec une telle facilité, qu’un jour j’ai voulu essayer mais n’ai pas pu décoller l’outil de la terre.

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Le forgeron

Camille m’expliqua qu’on appelait parfois ce gros marteau : "ma ou mail", il me montra un autre encore plus gros : "ine mahote", puis deux plus petits : "ine massette", avec un long manche et "on mayet" en bois, àcourt manche.

Comme j’étais intéressé, il me permettait d’actionner le soufflet, j’étais heureux mais très rapidement, j’étais inondé de sueur, et admirais sans réserve Camille, les bras nus, plonger le fer dans le brasier incandescent et puis le marteler en cadence, jusqu’àce qu’il lui obéisse, s’assouplisse et se plie àsa volonté énergique.

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La forge de C Bouillon

La forge de Camille BOUILLON.(voir description de la photo page suivante)

Ce que je préférais, c’était le cerclage des roues. Presque toujours le gabarit qui soutenait la roue était placé dehors, habituellement deux tonneaux remplis d’eau se dressaient non loin de là. Camille, dont la maison avoisinait "li Basse" ou mare y avait aménagé, un accès, àl’aide d’un petit escalier, taillé dans la terre. Il y puisait de l’eau, gardait une réserve, en permanence, près de son enclume et prévoyait une quantité plus importante àl’extérieur.

Le bandage, en fer, était chauffé au rouge, sur un feu circulaire rougeoyant, Camille lançait de temps en temps, un jet de salive, c’était sans doute sa manière de juger le degré de température. Habilement, avec de grosses tenailles et un marteau, il posait le cercle sur la jante en bois, un aide le secondait, c’était très lourd, et quand le bandage était placé d’une façon impeccable, il projetait de l’eau pour refroidir celui-ci. Des amateurs étaient volontaires pour l’aider dans cette besogne.

De nombreuses personnes étaient attirées par ce travail spectaculaire. D’ailleurs, la forge, généralement ouverte, était un pôle d’attraction non seulement pour l’intérêt du métier, mais aussi pour les blagues de Camille, qui cependant n’étaient pas toujours sans danger et pour ses maximes pontifiantes, sous les regards admiratifs de Justine, son épouse, qui disait : "il èst ossi bin et ossi malin qui nos moncheà» (M. de LAMINE)". Voici deux proverbes se rapportant àsa profession : "a chaque mar’ha s’cla" ( àchacun sa besogne), "on n’candje nin d’mar’ha sins payî, lès vis clas" (on paie toujours le changement d’habitudes).

Je n’ai parlé que du talent de forgeron, il excellait aussi dans celui de maréchal-ferrant et tous les chevaux des fermes du village défilaient régulièrement. Encore maintenant, il m’arrive de tourner la tête, je crois entendre résonner le fer de l’enclume et j’espère voir briller les étincelles ardentes.

Description de la photo de la forge de Camille BOUILLON

De gauche àdroite ;

Joseph PAGNOUL - Propriétaire du café Pagnoul, rue Bonry, actuellement le Berrichon,
Camille BOUILLON - Le forgeron,
Clovis(?) DELINCE - Garde-champêtre,
Fernand BOXUS,
Léona BURON - Epouse POISSEROUX, perceptrice des Postes, maman de Maria POISSEROUX,
Léa BOUILLON - Fille du forgeron,
Mathilde PAIROUX,
Léona BOXUS,
Gustine BOUILLON - Epouse du forgeron.


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