2143. Petit patrimoine situé à la limite de notre commune. La croix De Potter à Beauregard.

Philippe HAMOIR

La croix actuelle date de 1957

Nombreux sont les éléments du petit patrimoine dont l’origine nous est inconnue ou dont l’existence, remontant loin dans le passé, n’ont laissé aucuns indices.

Or, la croix De Potter qui nous préoccupe ici, implantée le long du chemin faisant face à la ferme de Beauregard, ne date que de l’immédiate après seconde guerre mondiale. On pourrait donc imaginer que des souvenirs, voire des documents, seraient faciles à obtenir ! Détrompez-vous, les recherches effectuées dans les registres d’état-civil, tant d’Esneux que de Plainevaux ou de Boncelles, pas plus que les enquêtes auprès des personnes âgées ou d’anciens combattants n’ont apporté de résultats.

En désespoir de cause, il fut fait appel aux lecteurs de la Petite Gazette de René Henry (insérée dans les trois éditions régionales d’un toutes-boites distribué par la poste). Le résultat ne s’est pas fait attendre et a révélé que le lectorat de cette Gazette déborde de sa zone de distribution, puisque les réponses nous sont principalement parvenues de Saint-Nicolas, Liège et Boncelles.

La croix initiale implantée en 1945

Par l’intermédiaire d’une lectrice d’Embourg, nous avons pu entrer en contact avec la veuve de Paul De Potter, remariée, habitant Liège. Les informations qu’elle a pu nous donner correspondent à celles que m’ont fournies les membres du club de marche Les Compagnons de la Route, auquel tous deux faisaient partie. L’article ci-après, publié dans le bulletin de leur club, relate les événements de ce 8 septembre 1944.

« Pour la plupart d’entre nous, peu connaissent l’origine de cette croix érigée en 1957, financée par souscription au sein de notre association, en remplacement d’une croix plus sommaire pieusement placée en 1945.

La Ferme de Nomont.
A l’avant-plan, la maison, aujourd’hui disparue, hébergeait les Compagnons de la route.

Nous sommes le 8 septembre 1944; alors que Liège est libérée dès le 7 septembre, les personnes se cachant dans les bois de Nomont, la plupart pour échapper au travail obligatoire en Allemagne, sont sans nouvelles de la libération de la ville.

Paul De Potter

A la laiterie de Nomont où se trouve un groupe important de résistants dont faisait partie Edouard Husquinet, que beaucoup d’anciens se souviennent avoir rencontré là-bas, notre ami Paul De Potter, époux de Lulu Burlet, décide de se rendre aux nouvelles au village de Boncelles. Il est environ 10 heures. Revenant vers Nomont à travers prés, il est pris dans la fusillade qui éclate d’une côté entre les Allemands, en pleine déroute, ayant quitté leur cantonnement du fort de Boncelles et qui se dirigent vers la vallée de l’Ourthe et de l’autre le groupe de Maquisards qui, avertis de la présence des Allemands, montent à travers bois se portant à la rencontre de ceux-ci. Postés à l’orée du bois du côté gauche de la route, ils entrent en contact avec l’ennemi. Pris entre deux feux, notre ami Paul De Potter est atteint de deux balles, une dans la hanche, l’autre dans l’abdomen; il est secouru par les habitants de la ferme de Beauregard, ferme qui est située face au chemin qui mène à la croix, et soigné par un médecin de Boncelles qui se chargea de le conduire à l’hôpital d’Ougrée.

Prévenue, notre amie Lulu accompagnée d’une amie se dirigea à pied vers l’hôpital où elle a appris le décès de son mari. Voici l’origine de cette croix.

Paul De Potter repose à la pelouse d’honneur du cimetière de Sainte-Walburge. Il avait 22 ans. »

Les Compagnons de la Route devant la croix de 1945

Paul De Potter et Lulu Burlet s’étaient mariés le 20 mai 1944, et se cachaient depuis ce moment à Nomont en tant que réfractaires au travail obligatoire. Ils avaient été, en 1942, membres fondateurs des Compagnons de la Route, ce qui explique la souscription à l’origine de cette croix, inaugurée le 19 mai 1957.

Le corps de Paul De Potter a été transporté chez ses parents à Burenville, raison pour laquelle l’acte de décès n’a pu être trouvé dans les registres locaux.

Des personnes ayant assisté directement ou non à cet événement ont également pris contact pour relater leurs souvenirs.

Le neveu de Paul De Potter, bien que ne l’ayant pas connu, signale qu’il possède encore la gaine de l’arme que détenait ce dernier à l’époque; il précise également qu’une stèle de la paroisse Saint-Hubert de Burenville, implantée dans la rue Jean Ramey où il a habité, mentionne son nom.

Monsieur Gillard d’Esneux se trouvait à proximité à l’époque des faits. Agé de 18 ans et habitant Ham à l’époque, il était allé rejoindre son père qui travaillait à la ferme de Beauregard dont l’exploitant, Monsieur Godelet-Delize, était alors prisonnier en Allemagne.

Tombe de Paul De Potter au cimetière Sainte-Walburge.

Mais le témoin de premier ordre fut Monsieur Crémers de Boncelles. Ce dernier était à l’époque apprenti-boucher. Son domicile d’Ougrée ayant été détruit par les bombardements anglais visant l’industrie sidérurgique, il a été hébergé pendant quatre ans à la ferme de Beauregard, qu’il regagnait chaque soir après son travail. Il aidait aux travaux de la ferme, particulièrement ceux de la traite des vaches (22 têtes, précise-t-il!), tandis que Monsieur Gillard (père) s’occupait des travaux des champs à l’aide des trois chevaux. C’est ce dernier qui est revenu précipitamment à la ferme pour signaler l’arrivée des Allemands et les échauffourées avec les résistants. Monsieur Crémers a aidé à ramener Paul De Potter, blessé, jusqu’à la ferme, ensuite jusqu’à l’hôpital d’Ougrée. Il se souvient avoir utilisé un grand tablier de semeur pour ce faire, tablier que sa patronne lui a demandé d’aller rechercher le lendemain. Monsieur Crémers se souvient, mais sans plus, qu’une autre personne aurait été tuée lors de ces tirs.

Nos recherches nous ont permis de retrouver les informations à propos de cette seconde victime. Il s’agit de Jean Pétré, dit Louis, de Tilff. Une plaque, similaire à celle apposée sur la tombe de Paul De Potter à Sainte-Walburge, a été placée à sa mémoire, par les Partisans Armés de Tilff, à la pelouse d’honneur du cimetière local. Elle voisine une autre plaque de sa famille.

Plaque apposée par lespartisans armés de Tilff.

Monsieur Crémers nous a également confié que le groupe de résistants, qui se cachaient dans les bois et à la « laiterie » de Nomont, chez Husquinet1, venaient régulièrement manger à la ferme. Il donne aussi nombre de précisions sur la vie à Beauregard pendant ces temps difficiles: le nom des voisins (Delcourt, Leloup, Lambert), la servante Laure qui a épousé Thomas le garde-champêtre de Plainevaux, Madame Herman propriétaire de la ferme,…

Voici donc éclairci la présence de cette croix. N’hésitez pas à avoir une pensée émue pour cette jeune victime si vous vous aventurez dans le coin, mais ayez les sens en éveil, car la discrétion de cette croix risque de vous faire passer à proximité sans vous en rendre compte !

1 C’est de cette ferme de Nomont que sont partis, chargés de 120 kg de dynamite, les résistants qui ont fait sauter le pont du chemin de fer de Hony, le 9 août 1944 à 4 heures du matin.