0345. LA CENCE DES MOGES

Par Louis TOUSSAINT.1

Tout a disparu de cette ferme importante. Le nom seul est conservé dans les appellations « Bois de Moges » commune de Rotheux et terre dite « aux haies des Moges » extrême pointe à l’est de la commune de Nandrin 2.

Il est bien probable que l’étang qui existe dans le bois des Moges est le vestige du vivier de la ferme cité dans de nombreux textes. Le bien des Moges avait ceci de particulier que si les bâtiments et le vivier étaient sur le territoire du ban de Nandrin, les terres étaient réparties aux alentours et se trouvaient pour 80 bonniers 16 verges sur le ban de Nandrin, 26 bonniers 5 verges sur Clermont, 7 bonniers sur la Neuville, 25 bonniers sur Ehein et 23 bonniers sur la Rimière. La situation se compliquait du fait que la juridiction de la Rimière qui touchait aux bâtiments de la ferme était l’une des sept seigneuries « par delà les bois » du Duché de Limbourg, donc terre d’Empire, relevant en appel du conseil de Brabant puis de la Cour impériale de Vienne.

L’histoire du bien des Moges se trouve résumée dans les chartres de l’Abbaye du Val-Saint-Lambert 3.

Avant le 13 juin 1260, Allard de Moge, fils de feu Henry de Vervoz, après le décès de Marie, son épouse, fit, avec sa fille Agnès donation à l’abbé et au couvent du Val-St-Lambert du fief de Moge (Moege) libre de toute charge, qu’il tenait de Wery de Clermont, chevalier, seigneur d’Esneux.

Entre autres clauses, il était stipulé dans la donation que les habitants de Baugnée, Grand et Petit Berleur, Grande et Petite Vaulx et Halleux devront payer les rentes en avoine et en poules qu’ils doivent pour le droit de pâture qu’ils ont dans ce fief, non à Wéry mais bien à l’Abbaye du Val-St-Lambert.

L’évêque de Liège avait scellé ce document avec l’abbé du V.S.L. et d’autres4.

Au cours du 13e siècle, le bien s’accroît grâce à de nombreuses donations 5. En 1266, Wery, seigneur d’Esneux est à la croisade, son frère gère en son nom. L’année suivante, Wery, rentré, approuve ses actes.

Le 4 mai 1285, Wery d’Esneux fait solennellement don à l’abbaye du fief des Moges, avec seigneurie et droits 6. En 1327, l’abbaye donne en accense perpétuelle, à ferme, le bien de Moges « avec clapier » renfermé dans des murs, des haies et des fossés, dont 13 bonniers sont en bâtiments, maisons, viviers et jardin, le reste en terres, à Rasson, seigneur de Warfusée et d’Henripont, chevalier 7. Celui-ci nous est bien connu par Hemricourt 8; c’est Rasse III ou Erasme, seigneur de Warfusée, mari de Juette de Waroux. Leurs enfants et leur descendance vont adopter le nom de Moges : Libert de Moges, dit de Sechfawe (Sept Fawes), Walter de Moges, écuyer (1351), sont leur troisième et quatrième fils.

Le second de ces deux fils, Walter ou Wathieu, relève le fief de Moges le 23 juin 1351 9 devant la cour des tenants de l’Abbaye du Val-St-Lambert, séante à Liège 10.

Dès lors, le seigneur d’Esneux et le châtelain de Sprimont, avec Renaud de Sept fawes, proche voisin, ne vont cesser d’importuner l’abbaye dans son droit de jouissance du fief 11. Successivement deux évêques de Liège, Adolphe de la Marck, en 1353 et Jean d’Arckel en 1373, les rappelleront à l’ordre et les menaceront en vain 12. En 1382, le 28 juillet, Renard d’Argenteau, seigneur d’Esneux, vient à la Rimière, interdit de payer les revenus à l’évêque et établit une cour de justice pour se les faire payer à lui-même 13.

Vue actuelle de l’allée d’accès à la « cense ». Photo R. BERTRAND

En 1390, l’abbaye semble céder; elle lui accorde la propriété en accense; mais en 1391, une tractation intervient entre l’abbaye et ses adversaires, elle est approuvée par l’abbé de Clervaux et le vicaire-général de l’ordre des Citeaux14.

Jean d’Argenteau est investi de la seigneurie de la ferme de Moge, le 9 mars 1394 15.

Un siècle plus tard, nouveau procès et l’abbaye rentre en possession du fief en 1516.

En 1587, l’abbé fait normalement relief, le 12 octobre 16. Mais les questions de droits et de frontières sont toujours matière à procès; le droit de pâturage dans le bois des Moges au profit des habitants de la Rimière est une grave question qui, d’instance en instance, requiert l’attention du Souverain Conseil du Brabant et la ratification de Charles, roi de Castille, duc de Brabant, en 1674 17.

Au milieu de ces troubles procéduriers, les fermiers habitant Moges continuent imperturbablement leurs travaux saisonniers et le domaine s’accroît régulièrement de dons ou d’acquisitions.

De l’événement qui amena la destruction des bâtiments, incendie ou faits de guerre, nous ne savons rien; pas plus que des raisons qui ont empêché la reconstruction. La carte de Ferraris (1772-1778) indique « Ruines de la Cense de Brouhon ». Au 19e siècle, ni la carte de Van der Maelen, ni le plan de Ropp ne donne la moindre indication.

Locataires du bien de Moges

Pascal delle Rée est cité comme bovier « moderne » des Moges en Condroz le 9 avril 154318; le 3 octobre 1544, en la maison des Moges, il signe le contrat de mariage de sa fille Peronne avec Léonard de Halleu et leur donne notamment la jouissance pour trois ans du bien de la Gravière 19.

Son fils Jean, gendre de Jean de Halleu, est cité avec lui en 1552. En 1562, Pascal est décédé; la veuve « Maroie de Moge » paie la rente au curé de Nandrin; de même en 1594, la « veuve Pasques jadis bovier de Moges » 20.

Durant le 17e siècle, la ferme est tenue par des membres de la famille Parfondrieux, qui tire son nom du hameau voisin de Parfondry-Sainte-Barbe; nous rencontrons : Jacques de Parfondrieux, époux d’Anne Nicolay, Jacques de « Moge » apparaît au mariage de sa fille Bernardine de Parfondrieux, paroissienne de Nandrin, avec Bertrand delle Rée, de la Neuville 21, le 5 février 1591, puis Jacques, son fils, époux d’Anne de Loncin, qui firent leur testament devant le curé de Nandrin, le 15 avril 1670 22.

En 1735, Jacques Collignon est censier de Moges, depuis vingt ans environ, quand il assiste avec son fils Jacques au mesurage du lieu des Moges 23.

En 1748, c’est Léonard Collignon qui est locataire de l’Abbaye pour ce domaine 24.

1     Extrait de : Nandrin et Fraineux, de Pierre Delrée (1957).Bulletin de l’Institut archéologique liégeois, tome LXXI, Pp.p. 72 à 75.

2     à la jonction de la route du Condroz avec la route de Marche

3     J. Schoonbroodt, Val-St-Lambert, T. I et II et D. Van Derveeghde, Le domaine du Val-St-Lambert de 1202 à 1387.

4     J. Schoonbroodt, ouvrage cité, n 264.

5     J. Schoonbroodt, ouvrage cité 278, 279, 282, 294, 300.

6     J. Schoonbroodt, Val-St-Lambert, n 380.

7     J. Schoonbroodt, Val-St-Lambert, n 466.

8     de Borman et Poncelet, oeuvres de Jacques de Hemricourt, t. II, p. 307.

9     La description du bien de Moges en 1950 a été publiée in extenso par D. Van Derverghde, Le domaine du V.s.l. de 1202 à 1387, p. 204, pièce justificative VIII.

10     J. Schoonbroodt, V.S.L. 550.

11     J. Schoonbroodt, V.S.L. 629, 633.

12     J. Schoonbroodt, V.S.L. 493 et 674.

13     J. Schoonbroodt, V.S.L. n 730.

14     J. Schoonbroodt, V.S.L. n 798.

15     J. Schoonbroodt, V.S.L. n 411, 798 et 817, et non en 1300 qui est une erreur de Schoonbroodt, voir à ce sujet Simonis, Le Comté d’Esneux, dans B.I.A.L., t. 24, p. 186.

16     A.E.L., Cour des Comptes, Condroz, Clermont, rég. 498, fol. 70 V.

17     J. Schoonbroodt, V.S.L. n 2178, 2179.

18     A.E.L., Echevins de Liège, reg. 151, fol. 381 V.

19     A.E.L., Greffes scabinaux, Nandrin, oeuvres, 1539-1552, fol.2.

20     A.E.L., Cures, Nandrin, reg. 2, fol. 25 et 39 V

21     Hermalle-sous-Huy, registres paroissiaux, I, fol. 322.

22     Archives de la cure de Nandrin, registre aux actes notariés.

23     A.E.L., Abbaye du Val-St-Lambert, reg. 161.

24     A.E.L., Etats, Tocages, reg. 100, fol. 1. Voir pièces justificatives n IV.