IMPRESSIONS D’ENFANCE. 1063

Le jour du pain Ghislaine Rome-Souris

Je voudrais vous partager mon souvenir de cette journée si particulière où toute la famille faisait le pain. Impression plus que document car j’étais bien petite encore! Tôt le matin, dans la grande cuisine au plafond bas, carrelée de pavés en damier noir et blanc, ma grand-mère avait déjà préparé le grand pétrin de bois posé sur le solide trépied qui servait aussi le jour de la lessive. Du poêle de Louvain rayonnait une chaleur égale et douce.

Un grand sac de farine était versé, creusé en fontaine. Bonne-Maman y ajoutait quelques grosses pincées de sel et de l’eau, puis la levure délayée dans un plat creux contenant de l’eau tiède.

Venait alors le travail long et minutieux du pétrissage . La masse farineuse devenait peu à peu comme un ventre gonflé dans le grand pétrin et pourtant, ma grand-mère la retournait, la malaxait de ses deux poings, les y enfonçait jusqu’aux avant-bras. Ses doigts repliés s’imprimaient un instant dans la masse pâteuse qui reprenait vite son aspect dodu et enflé. Après on laissait lever la pâte. J’aimais la chaleur un peu moite et confinée de la cuisine où flottait l’odeur aigrelette de la levure.

Sur la table, Maman et tante Lydie apprêtaient les formes à pain, noires, luisantes et rondes, plates ou plus hautes. Aidées de Bonne-Maman, elles avaient tôt fait de disposer les pâtons. Je pouvais alors racler les parois du pétrin pour ne rien perdre de la précieuse nourriture. Mon plaisir redoublait quand il y en avait assez pour rouler des petits pains; la pâte était tiède, élastique et docile entre mes petits doigts.

A la période des fruits Bonne-Maman confectionnait quelques tartes. Je revois son geste habile et précis : pour façonner la croûte de la tarte, elle appuyait le pouce sur la pâte contre le bord de la platine en un mouvement circulaire et régulier ce qui donnait la finition ondulée si caractéristique des tartes maison. Quel plaisir de disposer joliment les dés de rhubarbe, les groseilles vertes, les demi-prunes ou reines-claudes, les lamelles de pommes, selon les saisons!

La famille entière transportait le tout dans le fournil situé au bout du jardin, côté grand-route. Les précieux fardeaux étaient alignés avec précaution sur des étagères de bois blanc. Ce court trajet m’impressionnait presque autant que la procession pour la fête du Quinze Août car si je goûtais à l’avance la saveur du pain, je savais aussi son utilité première dans notre nourriture quotidienne. Peut-être en pressentais-je déjà la valeur symbolique quasi sacrée?

Dans le fournil, la bouche du four dégageait une chaleur puissante. Mon grand-père Jean avait la responsabilité d’allumer le brasier avec des fagots arrangés sur des journaux chiffonnés, puis d’y bouter le feu, de l’alimenter avec des bûchettes bien sèches. Il fallait que les briques réfractaires atteignent la chaleur souhaitée et que les braises obtenues l’entretiennent. Puis il les repoussait contre les parois avec le « râve« 1. Ce savoir-faire m’emplissait de fierté et d’émerveillement. Grand-Papa égalisait les braises; j’en percevais le rougeoiement, l’incandescence, les scintillements léchés, çà et là, de minuscules flammes bleutées.

Les pains étaient enfournés et quand leur cuisson était bien avancée on ajoutait les tartes. Déjà l’odeur pénétrante des pains emplissait le fournil. Celle des tartes s’y faufilait bientôt, savoureuse et légèrement caramélisée.

Je me souviens bien de cette double chaleur : celle un peu moite de la cuisine précédant celle du fournil plus sèche. Je n’oublie pas non plus les voisins qui amenaient leurs pains, leurs tartes à cuire et même leur pâté de viande dans une marmite en terre à couvercle (un cochon avait sans doute été sacrifié au même moment).

Les conversations s’animaient. On goûtait le pain croustillant, la tarte odorante et cela nous remplissait de joie.

Cette chaleur conviviale comblait mon âme enfantine d’une émotion indélébile réconfortante, douce.

Je m’en souviens avec bonheur et … nostalgie.

1 « râve » : sorte de racloir muni d’un long manche en bois.